Au Nord de la plus grande île de l’archipel japonais, au cœur des monts Shirakami, se trouve une forêt vieille de plus de 8000 ans.
Les Hêtres dominent cette région depuis des millénaires, subsistants aux changements du climat et à une ère glaciaire. Aujourd’hui, la forêt de Shirakami-Sanchi est la plus grande forêt vierge de Hêtres en Asie de l’Est. Sur les 130 000 hectares du massif forestier, 17 000 hectares sont inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO.
Mari Shiratori, conseillère en environnement au Centre de conservation du Patrimoine mondial de Shirakami-Sanchi, nous a permis d’en apprendre davantage sur cet écosystème unique au monde.
Une forêt millénaire
Origines de sa formation
Suite au réchauffement global du climat de la Terre à la fin de la dernière ère glaciaire il y a 10 000 ans, la faune et la flore ont progressivement migré vers le Nord partout dans le monde. Les Hêtres composant la forêt actuelle ont suivi cette migration, on estime ainsi que la forêt de Shirakami-Sanchi s’est formée il y a environ 8 000 ans.
Cette migration des espèces végétales vers le Nord a été possible sur le territoire japonais, mais il n’en est pas de même partout dans le monde. En Europe et en Amérique du Nord, des forêts de Hêtres similaires existaient également à la même période. Cependant, sur ces deux continents, de vastes barrières naturelles telles que des chaînes de montagnes ou des grands lacs s’étendent sur un axe Est-Ouest. Ces barrières naturelles ont grandement limité la migration d’espèces végétales durant les périodes glaciaires successives au cours des 2,5 derniers millions d’années.
Photographie de la forêt de Shirakami Sanchi sous la neige
Avec un territoire dénué de barrières naturelles de ce genre, les forêts japonaises ont subsisté aux périodes glaciaires successives en conservant leur diversité. Aujourd’hui, la forêt de Shirakami-Sanchi est un vestige de compositions végétales datant de plusieurs millions d’années.
Activité forestière
À la fin du XVIème siècle, de grandes quantités de bois ont été prélevé dans les forêts de la région pour la construction de monuments. Des arbres ont été coupé dans les montagnes, puis transportés vers l’Ouest du Japon par transport maritime. Durant le XVIIème siècle, l’industrie forestière se développe davantage jusqu’à une déclaration clé de la part du pouvoir : ”Les montagnes sont les trésors de la nation ; si les montagnes s’appauvrissent, le pays s’appauvrit également”. Avec sa topographie montagneuse, la forêt de Shirakami-Sanchi a été épargnée grâce à ces mesures de conservation.
À la suite de la Seconde Guerre Mondiale, la demande en bois du Japon s’intensifie à nouveau et la nation se tourne vers des forêts autrefois épargnée de l’exploitation forestière. En 1982, la construction de deux routes forestières vers le coeur de la forêt est entamée, mettant en péril une région jusqu’ici épargnée. La Société japonaise de protection de la nature s’est interposée, causant l’arrêt des travaux. Le recueil d’objections auprès des habitants de la région a finalement conduit à l’arrêt total des travaux. En 1990, L’Agence forestière, qui fait partie du Ministère de l’Environnement japonais, a classé la forêt de Shirakami-Sanchi comme “écosystème forestier protégé”.

De nos jours, environ 69 % du territoire japonais est occupé par de la forêt. Cependant, Mari Shiratori affirme que ”malgré la grande superficie occupée par les forêts au Japon, les forêts anciennes sont assez rares”. En effet, les forêts primaires, c’est-à-dire les forêts n’ayant jamais été exploité ni modifié de façon importante par l’humain, constitueraient environ 4 % de la surface forestière japonaise totale. Cela fait de la forêt de Shirakamai-Sanchi l’un des derniers écosystèmes forestiers épargnés de l’exploitation forestière.
Un écosystème riche
La particularité de cette forêt provient de sa composition floristique, dominée par le Hêtre du Japon (Fagus crenata).
Dans le reste du monde, les forêts faisant face à un climat hivernal aussi rude sont principalement dominées par les conifères. Pourtant, les forêts de feuillus abritent bien souvent une biodiversité plus riche que les forêts de conifères. Les feuilles tendres comme celles des Hêtres constituent une ressource nutritive bien plus accessible que les épines de résineux pour de nombreux herbivores. De plus, les feuilles mortes alimentent durablement le sol en matière organique et améliorent le cycle de l’eau, tandis que les épines de résineux, coriaces et riches en tanins, se dégradent moins bien et acidifient le sol sous leur pied.
Mari Shiratori ajoute que le Hêtre du Japon (Fagus crenata) est très différent du Hêtre communément retrouvé en Europe (Fagus sylvatica). Les fruits que produisent les Hêtres, appelés faînes, sont des fruits secs riches en protéines et en lipides semblables à de petites châtaignes. En Europe, les faînes produites sont petites et coriaces, mais elles sont bien plus volumineuses et abondantes chez les Hêtres du Japon. Elles occupent ainsi une place centrale de l’écosystème en servant de nourriture de base à de nombreux animaux en tout genre.
Photographie de faîne, le fruit produit par le Hêtre
Grâce à sa flore productive et diversifiée, la forêt accueille une faune particulièrement riche. Le haut de la chaîne alimentaire est occupé par l’Ours noir japonais (Ursus thibetanus ssp. japonicus), le Saro japonais (Capricornis crispus) et le Macaque japonais (Macaca fuscata) (lien vers l’article sur le Macaque Japonais). La forêt accueille 90 espèces oiseaux, les plus grandes étant l’Aigle montagnard (Nisaetus nipalensis), l’Aigle royal (Aquila chrysaetos) et le Pic noir (Dryocopus martius). Avec les rongeurs, ils participent activement à la dispersion des faînes et autres graines. De plus, les eaux claires parcourant la forêt sont appréciées par les 13 espèces d’amphibiens et les 9 espèces de reptiles qu’on y retrouve, ce qui est très élevé pour un écosystème au climat si froid.
Photographie d’un Pic épeiche
Les écosystèmes intacts aux processus écologiques et biologiques exceptionnels de la forêt de Shirakami-Sanchi lui ont valu d’être l’un des premiers sites japonais classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1993.
Actions des centres de conservation
Après l’inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO, un premier centre a été construit dans la préfecture d’Aomori, au Nord de la forêt. Un second centre a ensuite été construit en 1998 dans la préfecture d’Akita, au Sud de la forêt. Il s’agit du Centre de conservation du Patrimoine mondial de Shirakami-Sanchi, où travaille actuellement Mari Shiratori.
Pour Mari Shiratori, sensibiliser la population est essentiel pour assurer la conservation de la forêt, qui est justement l’objectif principal du centre. À l’intérieur, on y retrouve une grande exposition ainsi que des brochures explicatives sur la forêt, son histoire et sa biodiversité. Des guides offrent des visites au coeur de la forêt, permettant aux visiteurs d’expérimenter l’ambiance de la forêt par eux-mêmes. À côté de cela, le centre récolte des données climatiques et de terrain, contribuant au suivi du massif.
Photographie du Centre de conservation du Patrimoine mondial de Shirakami Sanchi
Mari Shiratori espère attirer toujours plus de monde pour faire découvrir la beauté de cet endroit au plus grand nombre.
Menaces et perspectives d’avenir
Malgré sa protection et les mesures mises en place par les organismes de conservation, plusieurs menaces pèsent sur l’avenir de la forêt.
Le changement climatique
Le changement climatique reste l’élément le plus incertain pour le maintien de la forêt sur le long terme. Avec une durée de vie moyenne de 150 à 300 ans, les Hêtres matures peuvent se montrer résilients face à des évènements climatiques extrêmes. Les plus jeunes individus, par contre, peineront à grandir dans un environnement qui ne leur est plus favorable. Une hausse générale des températures rendrait progressivement l’environnement plus propice à la pousse d’autres espèces de feuillus, entraînant un déclin dans les peuplements de Hêtres.
D’un autre côté, si la quantité et la diversité des pollinisateurs continue à diminuer, cela compromettrait la capacité des Hêtres à produire des faînes en quantité, ce qui pourrait se répercuter sur l’ensemble de l’écosystème.
Photographie d’un insecte pollinisateur
Une faune en mouvement
En 2025, 13 personnes sont décédées des suites d’attaques d’Ours noir au Japon. Les risques concernant cette espèce sont devenus très préoccupants ces dernières années, et la forêt de Shirakami-Sanchi n’est pas épargnée par le problème.
Mari Shiratori explique qu’autrefois, de nombreuses personnes vivaient plus haut dans la montagne avec leur potager et leurs arbres fruitiers. Bon nombre de ces habitations ont aujourd’hui été abandonnées, mais certains vergers persistent et les Ours en profitent pour se nourrir. L’année 2025 a été marquée par une absence quasi-totale de graines de Hêtres, qui constitue pourtant une part importante de la nourriture des Ours. Grâce à leur odorat très développé, les Ours reconnaissent les odeurs des arbres fruitiers plantés par les humains, et descendent des montagnes en direction des installations humaines en recherche de nourriture, où les accidents se produisent. Cela créé de l’insécurité pour les habitants et nuit à l’image de la forêt.
Photographie d’un Ours noir du Japon en captivité au Zoo de Tama à Tokyo
L’évolution des populations de Cerfs sika (Cervus nippon) inquiète également les gestionnaires. En raison de facteurs environnementaux comme la quantité importante de neige en hiver, la forêt n’abritait pas cette espèce avant l’identification d’un premier individu en 2015. Les effectifs de Cerfs sont à la hausse dans tout le Japon depuis le milieu du XXème siècle, et en l’absence de prédateurs, ils causent des dommages importants aux cultures et aux milieux naturels (lien vers l’article sur le Cerf sika). Le risque concerne principalement les arbres matures, puisque les Cerfs consomment leur écorce en hiver. L’Agence forestière évalue actuellement leur population pour préparer d’éventuels opérations d’exécutions.
Photographie d’un Cerf sika d’Hokkaido
Un écosystème unique à préserver
Survivante des ères glaciaires successives, la forêt de Shirakami-Sanchi agit aujourd’hui comme témoin des forêts peuplant les régions tempérées durant la précédente ère glaciaire. Plus que l’exploration de milieux naturels reculés, ce massif nous offre l’occasion unique de remonter dans le temps et de découvrir dans quel environnement nos ancêtres évoluaient.
Sauvée in extremis de l’exploitation forestière à la fin du XXème siècle, la forêt se montre plus que jamais fragile face aux conséquences des actions humaines. Il est de notre devoir de conserver ces vestiges afin que, des générations après nous, d’autres puissent s’émerveiller sous ces arbres au passé millénaire.




