Ă la rencontre d’un systĂšme d’agriculture non humaine datant de plusieurs milliers d’anneĂ©s…
Vous avez surement dĂ©jĂ vu, ne serait ce que dans une vidĂ©o, ces files iconiques de fourmis, qui nâen finissent pas, transportant assidĂ»ment des feuilles vers on ne sait oĂč. Ces fourmis appelĂ©es communĂ©ment âcoupe feuilleâ sont en fait des fourmis champignonnistes ! Elles ne mangent pas directement les feuilles quâelles ramĂšnent inlassablement dans leurs fourmiliĂšres. Elles les mĂąchent et sâen servent comme substrat pour un champignon quâelles cultivent et quâelles rĂ©coltent avec parcimonie car il sâagit en fait de leur principale source de nourriture.
Ce systĂšme constitue lâun des rares exemples dâagriculture non-humaine, un mutualisme si poussĂ© quâil a conduit Ă une superbe co-Ă©volution entre insectes et champignons. On compare leur sociĂ©tĂ© Ă une âcivilisation souterraineâ structurĂ©e autour de gigantesques jardins, ventilations sophistiquĂ©es et vĂ©ritables autoroutes vivantes.
Genre et répartition
Les fourmis champignonnistes sont reprĂ©sentĂ©es par deux genres, Atta et Acromyrmex. Ces deux genres font partie de la famille des Myrmicinae et de la tribu des Attini. Ainsi cette tribu concentre toutes les espĂšces dites âcoupe feuilleâ mais pas seulement ! On y retrouve aussi le genre trĂšs rĂ©pandu des Pheidole comme l’espĂšce mĂ©diterranĂ©enne Pheidole pallidula ou encore le genre Wasmannia avec Wasmannia auropunctata, espĂšce exotique envahissante dans beaucoup de pays dont la France depuis 3 ans. Mais ces deux genres malgrĂ© leurs proximitĂ© phylogĂ©nĂ©tique ont des diffĂ©rences morphologiques et comportementales claires.
Par exemple les Atta nâont que 2 paires d’Ă©pines lĂ oĂč les acromyrmex en ont 3 ou 4.
Photo prise Ă la loupe binoculaire dâune ouvriĂšre Acromyrmex (haut) et dâune ouvriĂšre Atta (bas)
Les deux genres cultivent un champignon en y dĂ©posant de la matiĂšre organique, souvent des feuilles ou des pĂ©tales, mais les Acromyrmex ont plus tendance Ă ramasser par terre quâa directement coupĂ© les feuilles comme les Atta. Leurs nids sont aussi plus petits et moins populeux. Les deux cultivent le mĂȘme genre de champignons (Leucoagaricus) mais la culture est bien plus intensive chez les Atta.
Effectivement le genre Atta, lui, forme certaines des colonies les plus populeuses du monde myrmĂ©cologique, avec des nids dont la surface peut dĂ©passer plusieurs dizaines de mĂštres carrĂ©s et dont les rĂ©seaux souterrains sâĂ©tendent sur plusieurs mĂštres de profondeur. Chaque colonie mobilise des millions dâindividus qui modifient profondĂ©ment leur environnement. Comme nous allons le voir dans le prochain chapitre, les Atta ont une rĂ©elle spĂ©cialisation des ouvriĂšres avec un Ă©norme polymorphisme social. Chez les Acromyrmex les castes sont moins distinctes.
Les deux sont prĂ©sentes dans les forĂȘts tropicales dâAmĂ©rique du Sud et dâAmĂ©rique centrale jusquâau sud des Etats unis oĂč elles y trouvent une quantitĂ© illimitĂ©e de substrat organique Ă rĂ©colter pour leurs champignons. A savoir que les Acromyrmex ont une zone de rĂ©partition plus large en se situant aussi dans des zones plus âaustĂšresâ en substrat organique, plus arides ou plus froides, comme des pampas. Elles sont Ă©galement prĂ©sentes Ă des altitudes oĂč les Atta se font rares, notamment dans les Andes oĂč certaines espĂšces supportent des variations thermiques bien plus fortes.
Ces fourmis peuvent aussi devenir de vĂ©ritables ravageuses lorsquâelles sâinstallent dans les zones agricoles. Leurs colonies, immenses et trĂšs consommatrices, prĂ©lĂšvent des quantitĂ©s impressionnantes de matiĂšre vĂ©gĂ©tale : jeunes pousses, feuilles dâarbres fruitiers, cultures vivriĂšres⊠Dans certaines rĂ©gions dâAmĂ©rique du Sud ou des CaraĂŻbes, elles provoquent des pertes Ă©conomiques importantes et compliquent la gestion des plantations. En Guadeloupe, par exemple, les « fourmis manioc » (Acromyrmex octospinosus) sont connues pour dĂ©folier rapidement les cultures de manioc, dâagrumes ou de bananiers, obligeant les agriculteurs Ă mettre en place une lutte rĂ©guliĂšre. Elles sont un rare exemple de fourmis type âcoupe feuillesâ invasives aprĂšs leurs introduction accidentelle en Guadeloupe vers le milieu du 19eme siecle. Leur succĂšs repose sur leur organisation sociale, leur capacitĂ© Ă Ă©tablir de vastes rĂ©seaux de nids et leur reproduction rapide, ce qui les rend difficiles Ă contrĂŽler sans affecter lâenvironnement.
Pour la suite on se concentrera en particulier sur les Atta.
Organisation et morphologie
Ălever un champignon de cette envergure nâest pas de tout repos ⊠Toutes les ouvriĂšres y sont plus ou moins consacrĂ©es selon leurs castes.

Photo des différentes castes de fourmis Atta avec de gauche à droite minor, media, major et reine.
Chez les Atta, les petites minors (2 Ă 5 mm, les tailles sont Ă titre indicatif et diffĂšre selon les espĂšces) sont celles sâoccupant directement du champignon. De par leurs petites tailles, il leur est plus facile de s’insĂ©rer dans les petites cavitĂ©s du champignons. Elles sont aussi Ă charge du couvain et de la propretĂ© du nid.
Les Atta prĂ©sentent Ă©galement un comportement unique : les minors âchevauchentâ parfois les feuilles portĂ©es par les ouvriĂšres media afin d’Ă©liminer sur place les spores de champignons parasites. Elles agissent comme des sentinelles vivantes. Les mĂ©dias justement (5 Ă 10 mm) quand a eux sâattellent Ă des charges demandant un peu plus de force comme la rĂ©colte et le ramassage des feuilles et la construction et la rĂ©novation du nid. Enfin les major quâon pourrait qualifier de soldat protĂšgent le nid et les longues autoroutes formĂ© par ces fourmis. On les reconnais bien Ă leur Ă©norme tĂȘte (bien plus grosse que celle du minor) qui cachent leurs puissants muscles mandibulaires. On les retrouve souvent en train de veiller en pĂ©riphĂ©rie des âautoroutesâ d’ouvriĂšre ramenant les feuilles fraĂźchement coupĂ©es. Bien que ces fourmis reprĂ©sentent lâun des plus hauts degrĂ©s dâorganisation sociale, cela nâest pas aussi fermĂ© que dans des sociĂ©tĂ©s humaines. Il nâest pas rare de voir des minors s’atteler Ă la construction du nid et des media Ă l’entretien du champignon. Cependant il est clair que le polymorphisme social est ici trĂšs marquĂ© avec des ouvriĂšres majors bien plus lourdes que des ouvriĂšres minors (voir photo ci dessous). Le polymorphisme est parfois encore plus fort avec 6 tailles distinctes dâouvriĂšres, chacune remplissant un rĂŽle bien prĂ©cis : broyeuses, rĂ©colteuses, porteurs lourds, nettoyeuses, jardiniĂšres et dĂ©fenseurs.
Photo dâun major Atta cephalotes
Et ne parlons pas des reines qui font aussi partie des plus gros spécimen du monde myrmécologique avec leurs tailles dépassant les 2 cm.

Enfin, cette organisation dĂ©coule dâun contrĂŽle Ă©tonnamment prĂ©cis de la reine et des nourrices sur lâalimentation des larves : selon les nutriments reçus, une larve peut devenir un micro-minor ou un gigantesque major. Mais au stade d’Ćuf toutes les ouvriĂšres sont identiques !
Histoire et dispersion du champignon
Comme Ă©noncĂ© plus tĂŽt, les champignons cultivĂ©s par ces fourmis moissonneuses appartiennent au genre Leucoagaricus. Les espĂšces cultivĂ©es par les fourmis ne sont plus trouvĂ©es Ă l’Ă©tat sauvage. Le champignon cultivĂ© a Ă©voluĂ© pour produire des âgongylidiaâ, de petites structures en forme de grappes riches en sucres et lipides, spĂ©cialement conçues pour nourrir les fourmis. Ces organes nâexistent chez aucun autre champignon sauvage. Comme nos plantes agricoles optimisĂ©es pour le rendement mais ne pouvant se dĂ©velopper correctement sans le soin et la protection de lâhomme, ces champignons ont besoin du travail des fourmis pour survivre. En particulier, ils nĂ©cessitent une hygromĂ©trie trĂšs Ă©levĂ©e ainsi que des tempĂ©ratures Ă©levĂ©es constamment. Tous ces paramĂštres sont maintenus par les amĂ©nagements de la fourmiliĂšre. Ceux-ci sont dâautant plus importants que le champignon Ă©met Ă©normĂ©ment de CO2, ainsi si les fourmis ne veillent pas au grain sur la capacitĂ© d’aĂ©ration de la fourmiliĂšre elles finissent toutes asphyxiĂ©es par leurs propres champignonsâŠ
Mais ce nâest pas tout ce que font les fourmis pour leurs champignons, il y a un troisiĂšme acteur majoritaire dans cette interaction. Une bactĂ©rie antiparasitaire du genre Streptomyces entretenu par les fourmis. Elle permet la survie du garde-manger de ces fourmis qui est trĂšs sensible aux attaques parasitaires. Les jardiniĂšres inspectent le champignon en permanence avec leurs antennes hypersensibles, capables de dĂ©tecter des composĂ©s chimiques Ă des concentrations extrĂȘmement faibles. Un simple changement dâodeur suffit Ă signaler un parasite ou un stress physiologique du mycĂ©lium.
Lorsquâune future reine part du nid en sâenvolant pour aller fonder une nouvelle colonie au loin, elle part avec un morceau du champignon de sa colonie originel quâelle transportent dans une poche spĂ©ciale sous la bouche appelĂ©e âpoche infrabuccaleâ, dĂ©montrant une grande adaptation anatomique. Si elle rĂ©ussit son coup cette âboutureâ de champignon deviendra le garde manger de sa future colonie. Ainsi les lignĂ©s de champignon sont apparentĂ©s au lignĂ© des fourmis. Si jamais lâinoculation ne prend pas et que le champignon finit par mourir, la nouvelle reine et sa colonie sont condamnĂ©es âŠ

On peut parler dâune vraie domestication du champignon par la fourmis. Certaines Ă©tudes gĂ©nĂ©tiques indiquent que les lignĂ©es de champignons accompagnent les fourmis coupe-feuilles depuis plus de 15 millions dâannĂ©es, crĂ©ant une parentĂ© Ă©volutive comparable Ă celle dâun Ă©levage humain ancien.
Importance écologique, culturelle, et économique
Les fourmis champignonnistes jouent un rĂŽle Ă©cologique majeur. Elles dĂ©placent dâĂ©normes quantitĂ©s de biomasse : une colonie mature dâAtta peut couper jusquâĂ 15 % de la production foliaire annuelle dâune forĂȘt tropicale.
Loin de dĂ©truire la forĂȘt, ce recyclage constant stimule la croissance de la vĂ©gĂ©tation, aĂšre le sol et enrichit localement en matiĂšre organique. Elles sont ainsi considĂ©rĂ©es comme des âespĂšces ingĂ©nieuresâ. Elle modifie lâenvironnement Ă son profit crĂ©ant de nouvelles conditions Ă©cologique bĂ©nĂ©fique ou nĂ©faste pour dâautre espĂšce
Leurs nids gĂ©ants modifient lâhydrologie du sol : les milliers de galeries amĂ©liorent lâinfiltration de lâeau et rĂ©duisent lâĂ©rosion. Certaines plantes profitent mĂȘme prĂ©fĂ©rentiellement des sols modifiĂ©s par les Atta . Sur le plan culturel, les fourmis coupe-feuilles jouent un rĂŽle dans les traditions de plusieurs peuples amazoniens. Certaines espĂšces sont consommĂ©es grillĂ©es (en particulier leurs grosses reines) ou utilisĂ©es dans la mĂ©decine locale.
Reines Atta laevigata plongĂ©e dans lâeau salĂ©e et rĂŽtie.
Ăconomiquement, les Atta peuvent devenir des ravageurs agricoles redoutables. Elles sâattaquent Ă des cultures variĂ©es : orangers, cacaoyers, manguiers, bananiers. Certaines fermes dâAmĂ©rique du Sud perdent jusquâĂ 20 % de leur production Ă cause de colonies installĂ©es Ă proximitĂ©. Leur capacitĂ© dâorganisation et leur force collective rendent leur contrĂŽle particuliĂšrement difficile.
Un super-organisme agricole, lâagriculture avant lâhumain ?
Les fourmis champignonnistes reprĂ©sentent la forme la plus avancĂ©e d’agriculture non-humaine, bien plus Ă©laborĂ©e que celle des termites ou des colĂ©optĂšres Ă©leveurs de champignons. Plusieurs Ă©lĂ©ments en font un vĂ©ritable systĂšme agricole complet.
Production
Elles collectent un substrat, le transforment, régulent sa qualité et assurent une production continue.
Sélection
Les colonies éliminent les souches de champignons moins productives ou infectées, maintenant une lignée optimisée.
Santé et hygiÚne
Les Streptomyces quâelles cultivent fonctionnent comme une pharmacie interne produisant des antibiotiques naturels.
Transfert générationnel
La lignée des semences (ici le champignon est transmise de mÚre en fille. Le fragment de champignon transporté par la future reine est bien une bouture de la culture de la colonie de sa mÚre.
Architecture âagro-industrielleâ
Les nids dâAtta comprennent des chambres dĂ©diĂ©es : salles de culture, couveuses, salles dâĂ©limination des dĂ©chets, tunnels de ventilation, zones de tri⊠Une organisation qui Ă©voque de vĂ©ritables complexes agroalimentaires miniatures.
Adaptation comportementale et génétique
Le mutualisme a transformĂ© la physiologie mĂȘme du champignon et des fourmis : le champignon produit des organes spĂ©ciaux pour nourrir les fourmis, et les fourmis ont des castes ultra-spĂ©cialisĂ©es pour le cultiver.
Conclusion
Lâhistoire des fourmis champignonnistes montre que lâagriculture est plus ancienne que ce que lâon pense : bien avant que les premiers humains ne sĂšment le moindre grain, ces insectes avaient dĂ©jĂ inventĂ© un certain type dâagriculture.
Les analyses phylogĂ©nĂ©tiques les plus rĂ©centes montrent que lâancĂȘtre commun des fourmis attines (le groupe qui inclut Atta et Acromyrmex) a commencĂ© Ă pratiquer la culture de champignons il y a environ 50 Ă 60 millions dâannĂ©es. Les lignĂ©es spĂ©cialisĂ©es dans la culture intensive, dont les Atta et les Acromyrmex, ont quant Ă elles Ă©mergĂ© entre 15 et 20 millions dâannĂ©es.
Ă titre de comparaison, lâagriculture humaine est apparue il y a environ 10 000 Ă 12 000 ans, au dĂ©but du NĂ©olithique. Cela signifie que les fourmis cultivent leurs champignons plus de 5 000 fois plus longtemps que nous ne cultivons le blĂ©, le riz ou le maĂŻs. Ce parallĂšle est dâautant plus marquant que, malgrĂ© lâimmense distance Ă©volutive qui sĂ©pare nos deux lignĂ©es, il y a des convergences entre nos agricultures.
Regarder une colonie dâAtta travailler donne lâimpression dâobserver une version miniature de notre propre agriculture oĂč chaque ouvrier, du minuscule jardinier au major colossal, participe Ă un systĂšme agricole rĂ©glĂ©. Câest observer une agriculture entiĂšrement intĂ©grĂ©e au vivant avec une prĂ©cision collective et une spĂ©cialisation des individus dans les diffĂ©rents maillons . Câest peut-ĂȘtre ce qui rend les fourmis champignonnistes si captivantes : elles montrent que lâagriculture nâest pas une invention humaine, mais un principe biologique dont il semble que nous en soyons finalement, lâun des derniers praticiens.




